Read "Le Journal D'Un Fou" by Nikolai Gogol online for free on Textopian. Full text with search, annotations, highlights, and AI-powered reading aids.
Il m'est arrivé aujourd'hui une aventure étrange. Je me suis levé assez tard, et quand Mavra m'a apporté mes bottes cirées, je lui ai demandé l'heure. Quand elle m'a dit qu'il était dix heures bien sonnées, je me suis dépêché de m'habiller. J'avoue que je ne serais jamais allé au ministère, si j'avais su d'avance quelle mine revêche ferait notre chef de section. Voilà déjà un bout de temps qu'il me dit: «Comment se fait-il que tu aies toujours un pareil brouillamini dans la cervelle, frère? Certains jours, tu te démènes comme un possédé, tu fais un tel gâchis que le diable lui-même n'y retrouverait pas son bien, tu écris un titre en petites lettres, tu n'indiques ni la date ni le numéro.» Le vilain oiseau! Il est sûrement jaloux de moi, parce que je travaille dans le cabinet du directeur et que je taille les plumes de Son Excellence. Bref, je ne serais pas allé au ministère, si je n'avais pas eu l'espoir de voir le caissier et de soutirer à ce juif fût-ce la plus petite avance sur ma paie. Quel être encore que celui-ci! Le Jugement Dernier sera là avant qu'il vous fasse jamais une avance sur votre mois, Seigneur! Tu peux supplier, te mettre en quatre, même si tu es dans la misère, il ne te donnera rien, le vieux démon! Et quand on pense que, chez lui, sa cuisinière lui donne des gifles! Tout le monde sait cela.
Je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à travailler dans un ministère. Cela ne rapporte absolument rien. À la régence de la province, à la chambre civile ou à la chambre des finances, c'est une autre paire de manches: on en voit là-bas qui sont blottis dans les coins à griffonner. Ils portent des vestons malpropres, ils ont une trogne telle qu'on a envie de cracher, mais il faut voir les villas qu'ils habitent! Pas question de leur offrir des tasses de porcelaine dorée, ils vous répondront: «Ça c'est cadeau pour un docteur», mais une paire de trotteurs, une calèche, ou un manteau de castor dans les trois cents roubles, cela oui, on peut y aller! À les voir, ils ont une mine paisible, et ils s'expriment d'une manière si raffinée: «Veuillez me permettre de tailler votre plume avec mon canif»; et ensuite ils étrillent si bien le solliciteur qu'il ne lui reste plus que sa chemise. Il est vrai que chez nous, par contre, le service est distingué: partout une propreté telle qu'on n'en verra jamais de semblable à la régence de la province: des tables d'acajou, et tous les chefs se disent «vous». Oui, j'en conviens, si ce n'était la distinction du service, il y a longtemps que j'aurais quitté le ministère.