Pilote De Guerre by Antoine de Saint-Exupery

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J'habitais, à Orconte, village des environs de Saint-Dizier où mon Groupe cantonna durant l'hiver 39, qui fut très rude, une ferme bâtie en murs de torchis. La température nocturne y descendait assez bas pour transformer en glace l'eau de mon pot à eau rustique, et mon premier acte, avant de m'habiller, était évidemment d'allumer mon feu. Mais ce geste exigeait que je sortisse de ce lit où j'avais chaud, et où je me roulais en boule avec délices.

Rien ne me semblait plus merveilleux que ce simple lit de monastère, dans cette chambre vide et glacée. J'y goûtais la béatitude du repos après les journées dures. J'y goûtais aussi la sécurité. Rien ne m'y menacait. Mon corps était offert, durant le jour, aux rigueurs de la haute altitude et aux projectiles tranchants. Mon corps pouvait être changé, durant le jour, en nid à souffrances, et injustement déchiré. Mon corps, durant le jour, ne m'appartenait pas. Ne m'appartenait plus. On pouvait en prélever des membres, on pouvait en tirer du sang. Car c'est encore un fait de guerre que ce corps devenu magasin d'accessoires qui ne sont plus votre propriété. L'huissier vient et réclame les yeux. Et vous lui cédez votre don de voir. L'huissier vient et réclame les jambes. Et vous lui cédez votre don de marcher. L'huissier vient, avec sa torche, et vous réclame toute la chair de votre visage. Et vous n'êtes plus qu'un monstre, lui ayant cédé, en rancon, votre don de sourire et de montrer votre amitié aux hommes. Aussi ce corps qui pouvait se révéler, dans la journée même, mon ennemi, et me faire mal, ce corps qui pouvait se changer en usine à plaintes, voilà qu'il était encore mon ami, obéissant et fraternel, bien roulé en boule sur les draps dans son demi-sommeil, ne confiant rien d'autre à ma conscience que son plaisir de vivre, son ronronnement bienheureux. Mais il me fallait bien le sortir du lit et le laver dans l'eau glacée, et le raser, et l'habiller pour l'offrir, correct, aux éclats de fonte. Et cette sortie du lit ressemblait à l'arrachement aux bras maternels, au sein maternel, à tout ce qui, au cours de l'enfance, chérit, caresse, protège un corps d'enfant.

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