Terre Des Hommes by Antoine de Saint-Exupery

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Situé à la lisière dés territoires insoumis, Port-Étienne n'est pas une ville. On y trouve un fortin, un hangar et une baraque de bois pour les équipages de chez nous. Le désert, autour, est si absolu que, malgré ses faibles ressources militaires, Port-Étienne est presque invincible. Il faut franchir, pour l'attaquer, une telle ceinture de sable et de feu que les rezzous ne peuvent l'atteindre qu'à bout de forces, après épuisement des provisions d'eau. Pourtant, de mémoire d'homme, il y a toujours eu, quelque part dans le Nord, un rezzou en marche sur Port-Étienne. Chaque fois que le capitaine-gouverneur vient boire chez nous un verre de thé, il nous montre sa marche sur les cartes, comme on raconte la légende d'une belle princesse. Mais ce rezzou n'arrive jamais, tari par le sable même, comme un fleuve, et nous l'appelons le rezzou fantôme. Les grenades et les cartouches, que le gouvernement nous distribue le soir, dorment au pied de nos lits dans leurs caisses. Et nous n'avons point à lutter contre d'autre ennemi que le silence, protégés avant tout par notre misère. Et Lucas, chef d'aéroport, fait, nuit et jour, tourner le gramophone qui, si loin de la vie, nous parle un langage à demi perdu, et provoque une mélancolie sans objet qui ressemble curieusement à la soif.

Ce soir, nous avons dîné au fortin et le capitaine-gouverneur nous a fait admirer son jardin. Il a, en effet, recu de France trois caisses pleines de terre véritable, qui ont ainsi franchi quatre mille kilomètres. Il y pousse trois feuilles vertes, et nous les caressons du doigt comme des bijoux. Le capitaine, quand il en parle, dit: «C'est mon parc.» Et quand souffle le vent de sable, qui sèche tout, on descend le parc à la cave.

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