Explore "Citadelle" by Antoine de Saint-Exupery on Textopian. Read with annotations and highlights.
Le soir que je redescendais de ma montagne sur le versant où je ne connaissais plus personne, comme un homme déjà porté en terre par des anges muets, il me vint la consolation de vieillir. Et d'être un arbre lourd de ses branches, tout durci déjà de cornes et de rides, et déjà comme embaumé par le temps dans le parchemin de mes doigts, et si difficile à blesser, comme déjà devenu moi-même. Et je me disais: «Celui-là qui est ainsi vieilli, comment le tyran le pourrait-il épouvanter par l'odeur des supplices, qui est odeur de lait aigre, et, changer en lui quoi que ce soit, puisque sa vie, il la tient toute derrière lui comme le manteau défait qui ne tient plus que par un cordon? Ainsi suis-je déjà rangé dans la mémoire des hommes. Et nul reniement de ma part n'aurait plus de sens.»
Me vint aussi la consolation d'être délié de mes entraves, comme si toute cette chair racornie je l'avais échangée dans l'invisible ainsi que des ailes. Comme si je me promenais, enfin né de moi-même, en compagnie de cet archange que j'avais tellement cherché. Comme si, d'abandonner ma vieille enveloppe, je me découvrais extraordinairement jeune. Et cette jeunesse n'était point faite d'enthousiasme, ni de désir, mais d'une extraordinaire sérénité. Cette jeunesse était de celles qui abordent l'éternité, non de celles qui abordent à l'aube les tumultes de la vie. Elle était d'espace et de temps. Il me semblait devenir éternel d'avoir achevé de devenir.