Explore "Citadelle" by Antoine de Saint-Exupery on Textopian. Read with annotations and highlights.
Car il est beau d'être aussi jeunes, vous les déshérités, les malheureux et les vaincus qui ne saviez lire dans votre héritage que la part de la mauvaise journée d'hier. Mais si je bâtis un temple et que vous y veniez composer la foule des croyants, si j'ai en vous jeté mes graines et vous réunis là dans la majesté du silence afin que vous soyez moisson lente et miraculeuse, où voyez-vous qu'il y ait lieu de désespérer? Vous les avez connues, les aubes de victoire où les mourants sur leurs grabats et les cancéreux dans leur pestilence et les béquillards sur leurs béquilles et les endettés parmi leurs huissiers et les prisonniers parmi leurs gendarmes, tous, dans leurs divisions et leurs douleurs, se retrouvaient dans la victoire comme dans une clef de voûte, apportée à leur communauté, et ces matins-là, cette foule disparate devenait basilique pour le cantique de la victoire.
Tu l'as vu ainsi, l'amour, prendre, comme s'établissent des racines, avec retentissement soudain des âmes les unes sur les autres, peut-être même sous le coup du malheur qui tout à coup se fait structure et divine clef de voûte pour tirer de tous la même part, la même face qui collabore – et la joie vient alors de partager son pain, ou d'offrir une place auprès de son feu. Tu faisais bien le dégoûté, comme le podagre, avec ta maison minuscule que n'eussent même pas remplie tes amis, et tout à coup s'ouvre le temple où seul l'ami entre, mais innombrable.